Le Glissement : raison d'une polémique.
Les périodes de crise sont sans doute propices à révéler la vraie nature des choses. Elles donnent par ailleurs lieu à de grands moments de bouffonnerie, des situations ubuesques où se montrent à nues les tensions qui tapissaient le quotidien. C'est l'un de ces événements absurdes qui me retourne l'esprit depuis quelques jours. Du coup, comme j'ai commencé mon blog, autant en parler. Il s'agit de la polémique des Enfoirés autour de leur dernier titre Toute la vie.
La chose pourrait paraître triviale : de la soupe on en boit depuis toujours. "Une soupe de plus, un bon bouillon, on est habitué mon brave monsieur". On dirait ma mère : "t'as bien bu ton bouillon?". Sauf que là, la mixture est difficile à passer. Cette chanson semble pour moi illustrer de manière quasiment caricaturale le concept bourdieusien de violence symbolique. Plus encore, une violence symbolique qui boîterait, qui ne serait finalement vécue que comme insulte. Si j'écris sur cette polémique c'est non seulemnt qu'elle ùme paraît importante voire intéressante à analyser mais bien évidemment parce que je me sens moi-même insulté. Surtout, même si quelques articles parlent de la question (Natas, New-York Times etc.), la tentative menée par le beau monde du showbiz pour sauver les "pots" et les explications encore plus nauséabondes des protagonistes m'a réellement gonflé. Donc là ça sort, on va réfléchir sur le problème.
Cette polémique peut se comprendre comme un effroyable glissement. Dérapage certes, par lequel une trentaine (quarantaine ? j'en sais rien je m'en fous !) d'artistes engagés contre la misère et uniquement contre la misère commencent à tenir des propos moralisants voire politiques qui n'ont mais rien à voir avec la fin escomptée, c'est-à-dire la faim. Cette affaire, c'est aussi la longue dérive d'une machine, où le showbiz se donnait rendez-vous et impunément pouvait pour une fois - en toute bonne foi - donner libre cours à ses fatidiques pulsions : faire enfin du commercial sans pouvoir se faire critiquer puisque bien évidemment, c'est pour la bonne cause. Face à l'image idyllique qu'ont dressée nos sociétés modernes d'un artiste, génie créateur, qui par l'innovation fera acte de révélation, une autre figure va progressivement s'installer. Celle de l'artiste commercial qui loin de procéder à "un long et raisonné dérèglement de tous ses sens " applique froidement ses recettes et ses techniques pour produire du succès. Le risque réside enc e qu'évidemment à trop longtemps imiter on risque de répéter toute la moraline du sens commun. Il faudrait également préciser que ce "bénévolat" reste en vérité très bénéfique pour l'artiste qui gagne symboliquement ce qu'il laisse financièrement. Mais quel étrange glissement que cette chanson où l'on voit des artistes pour la plupart de gauche qui chantent une chanson dont il est peu dire qu'elle est bien réac'. Finalement, ce glissement n'est-il pas ce mouvement qui traversant l'histoire des restos fera que d'une ironie provocatrice jetée face à l'injustioce le terme "Enfoirés" finira sous le coup de cette même ironie par choir, et tombant dans la platitude de sa littéralité, se réduira à l'image de ses détracteurs: une bande de nantis coupée du peuple ?
L'affaire serait donc simple si nous avions une bande de conservateurs qui se réunissait pour consciemment faire passer son message, financé ou non par une grande maison. Ici, c'est tout l'inverse ! Nous avons une bande de showbizeurs (il n'y a pas que des chanteurs) le plus souvent progressistes qui utilisent une assossiation humanitaire et charitative officiellement dépolitisée pour faire passer - malgré eux - un message conservateur. Parce que le pire dans cette histoire, c'est qu'ils sont sincèrement persuadés que le message est juste. Et là je vais commencer à péter un plomb.
On a une trentaine, une quaranaine de gus, j'en sais rien... Bref, la compagnie créole au grand complet qui lit un texte mais aucun va dire à un moment "euh attends... on est pas un peu naïf là....? C'est pas un peu réducteur comme vision des choses ? ". Pire encore, personne n'a du même se demander si la chanson avait un sens parce qu'à bien des moments, elle n'en a aucun ! Là je commence à comprendre que c'est une bande de sardine qui chante. Là je commence à m'énerver. !
Le prof de français au collège, au lycée, à la fac apprend à ses chers et tendres élèves que c'est en analysant le texte sinon le discours que l'on peut saisir le sens du message qu'il conduit. Ce que je ne supporte pas, c'est l'hypocrisie par laquelle les auteurs se sont défaussés de leurs erreurs : "le message serait évident, il n'y aurait pas lieu de se questionner sur la chanson... etc..." Bref bois ma soupe et ferme ta gueule. Sois un bon mouton. Oh merde, t'as pondu un texte avec lequel tu comptes te faire du blé, tu vas le vendre sur tous les médias, nous bousiller les oreilles , tu exprimes une vision du monde qui nous seras malgré nous imposée , assumes au moins ton caca ! Evidemment qu'il faut analyser le texte et réfléchir dessus.
Premier couplet:
[Adolescents]
Des portes closes et des nuages sombres
C'est notre héritage, notre horizon
Le futur et le passé nous encombrent
Avez-vous compris la question?
[La Troupe]
Non!
Explication : Le premier temps marque une césure générationnelle entre deux groupes : les jeunes et les vieux. Ces premiers feraient état de leur situation difficile aux anciens. Ces seconds ne seraient absolument pas d'accord sur ce diagnostic.
commentaire : Deux cas de figure. Ou bien ce premier couplet est juste une confession des inquiètudes qui taraudent la jeunesse: chômage, sida, montée de l'extrême droite et de l'intolérance, insécurité environnementale, tensions internationales, terrorisme. Le "non" opposé par les vieux est alors complètement absurde et réactionnaire. Ou bien le ce premier couplet est une plainte déguisée et le "non" signifierait comme une interdiction aux atermoiements. Cela aurait plus de sens mais serait très abscons.
Deuxième passages
Non!
[Adolescents]
Vous aviez tout: l'amour et la lumière
[La Troupe]
On s'est battus, on a rien volé
Explication : constat des jeunes qui vont ici chercher à expliquer leurs propos: c'est donc la première hypothèse qui se révèle juste. La bande de vieux est véritablement une bande d'abrutis qui n'a pas saisi à quelles causes pouvaient référer les inquiètudes des jeunes. Métaphore de la part des jeunes pour évoquer l'après-guerre et la croissance économique la suit. C'est une erre de fécondité qui sur le plan culturel et des libertés n'a connu que peu d'équivalents dans l'histoire de l'humanité. Et là.... Réponse incompréhensible de la part des vieux. "On s'est battu, on a rien volé".
Commentaire :Ce n'est absolument pas la question. C'est comme-ci on demandait à quelqu'un ;: "alors c'était bien tes vacances?" et lui vous répondait "mais je méritais ces vacances !". Combien ont été résistants? La seule bataille menée par ces vieux - et encore très peu d'entre eux - fut Mai 68. La plupart des merdes qui nous tombent dessus viennent de Mai 68. On a soudainement l'impression nauséeuse que cette chanson devient un plaidoyer pour défendre la position d'une classe sociale, un truc à la Florent Pagny.
Refrain
Adolescents]
Nous n'avons que nos dégoûts, nos colères
[La Troupe]
Mais vous avez, mais vous avez
Oui vous avez toute la vie
C'est une chance inouïe
[Adolescents]
Toute la vie
C'est des mots, ça veut rien dire
[La Troupe]
Toute la vie
Tu sais le temps n'a pas de prix
[Adolescents]
Utopie, sans avenir
[La Troupe]
Toute la vie,
C'est à ton tour et vas-y
À ton tour et vas-y
À ton tour et vas-y
À ton tour... vas-y
Explication : un long refrain mais très peu de choses. Le contenu est dramatiquement vide et creu. Les jeunes répètent qu'ils n'ont pas d'avenir et que cela les conduit à vivre dans la haine. Ce à quoi les anciens répondent que ce n'est pas grave car ils ont "toute la vie"
Interprétation :qu'est-ce que cela veut dire ? En gros : "estime toi déjà heureux de vivre ? T'as de la chance, ta mère et moi on t'a fait ? De quoi tu te plains?". Je rêve où là on est en train de faire l'éloge de quelque chose qui est archi-normal ? Je veux dire le "je pense donc je vis", s'il pouvait être difficile à l'époque de Descartes pour des raisons métaphysiques majeures (immortalité de l'âme et tout le patacaisse) aujourd'hui ( Darwin, RIPGOD) devrait normalement aller de soi ! Si la jeunnesse a un problème, c'est justement parce qu'elle vit, c'est même de vivre son problème. De fait, les jeunes ont raison, "toute la vie" ça ne veut rien dire : puisque le problème est celui-ci: "comment vivre dans ce monde aujourd'hui ?" la solution ne peut justement pas être :"il faut vivre". C'est d'une incohérence monstrueuse !
Ou bien peut-être que toute la vie voudrait dire, "calme-toi, tu as le temps. Mets de l'eau dans ton vin". Fais de vaines études jusqu'à 25 ans. Rentre dans la vie active à 30 ans. Comme le disait Natas, tu as toute ta vie pour rattrapper mes merdes. La bonne interprétaion semble celle-là puisque la chanson insiste sur le "vas-y" , passe à l'action.
Et là nous touchons au coeur du problème, ce qui fait que cette merde est une véritable merde bien dégueulasse et bien réac'. J'arrête l'analyse de la chanson j'en ai marre, ça me gonfle. Il y avait bien le passage:
[La Troupe]
Tout ce qu'on a, il a fallu le gagner
À vous de jouer, mais faudrait vous bouger
[Adolescents]
Vous avez raté, dépensé, pollué
[La Troupe]
Je rêve ou tu es en train de fumer?
qui est grotesque au possible. Comme d'habitude cela ne veut rien dire. Un élève qui dans une rédaction me pond un dialogue comme celui-là je le sanctionne ! En gros fumer serait responsable de la pollution sur Terre ? Mais n'importe quoi ! On tombe dans la crétinnerie totale!
Le pire reste pourtant ce fameux message que voudrait nous faire passer la chanson. Bougez-vous les feignasses ! On a le droit à la grande messe libérale, l'individualisme-roi, cette même vision de bisounours qui veut que l'individu peut réaliser ce qu'il souhaite. Vision libérale et aujourd'hui vision conservatrice typique, l'homme est maître de son destin et donc de sa réussite. Si les jeunes ne réussissent pas, c'est parce qu'ils ne font rien pour réussir : arrêtez de vous plaindre passez à l'action !
Sauf qu'il y ici a un vrai problème à ce que ces enflures nous chantent cela. Si c'était un Jhonny, un Sardou, un Pagny why not ? Mais les Enfoirés, là nous tombons dans le non-sens. En effet, suivant le même raisonnement un pauvre demeure pauvre uniquement parce qu'il ne fait rien pour s'en sortir. Dès lors l'aider devient un non-sens : finalement dans la vie nous n'avons que ce que nous méritons, il n'y a pas de réelles injustices. La conception de l'homme en tant qu'homo oeconomicus me semble ainsi contraire à l'entreprise des restos du coeur.
