Sur l'argument anti-avortement des chrétiens

Publié le par MrChatNoir

Outre les animaux, mes obligations professionnelles m'incombent de flirter avec la question bioéthique et de pénétrer les débats par elle suscités. En tête de liste de ces derniers, l'avortement bien sûr ! Il me semble que l'opposition générale des monothéîsmes à l'encontre de cette pratique souffre d'une certaine artificilaité. Y aurait-il corruption du dogme par la modernité ?

Et un aller simple pour l'Enfer !

Et un aller simple pour l'Enfer !

Une fois n'est pas coutume je vais faire un peu de théologie ou disons quelque chose qui s'en rapproche vulgairement. De très loin donc. De manière générale, les trois religions monothéistes ne sont pas favorables, c'est le moins que l'on puisse dire à la pratique de l'interruption volontaire de grossesse (IVG pour les intimes). Il me semble que pour l'un de ces monothéoismes, le christianisme, cette opposition ne va pas de soi, ou disons qu'elle n'est pas sans soulever des problèmes.

Mes propos - blog oblige - ne seront bien évidemment pas à la hauteur d'un article scientifique. Il y aura des raccourcis, des réductions frauduleuses. Tiens ! d'ailleurs la première : je ne parle en fait pas de toutes les religions affiliées au christianisme mais plus précisémment du catholicisme et peut-être de l'Orthodoxie. Le protestantisme, pour des raisons que nous verrons plus tard semble protégé contre ma critique (quoique...).

Frauduleux aussi, puisqu'il semble bien évident qu'une religion qui a proscrit le plaisir dans l'union des corps et réduit l'acte sexuel à la simple fonction reproductive, et interdit tout acte de mort volontaire, tienne plus que tout à maintenir son contrôle sur le vivant. De la même manière que pour Descartes, entre l'idée et la chose, l'intervention divine produit la coïncidence, entre le coït et la naissance. Dieu s'est, là aussi, immiscé.

L'humain n'est plus responsable de l'acte reproductif, en raison sans doute de la résistance que le phénomène opposait à sa parfaite maîtrise - il a abandonné ses droits à l'ignorance et au manteau de la volonté divine. Le mystère de la procréation était né, et avec lui, de manière corrélative et nécessaire, l'idée que la vie fut sacrée puisque don de Dieu.

Dieu a encore fait du bon boulot !

Dieu a encore fait du bon boulot !

Le "Hic" dans tout cela, c'est - en dépit que la science semble infirmer de manière catégorique une telle conception de la procréation (mais nous sommes libre de ne pas croire en la science après tout) - que l'un des piliers du christianisme, sinon le pilier central du christianisme, réside dans le rite du baptême. Si certains penseurs ont pu définir la religion comme un ensemble ou un système de rites, c'est bien justement parce que le religieux a pour essence de ne pas séparer pratiques et sens. Le but de la religion consiste à redonner sens au monde de manière concrète. De soulager l'individu qui, toujours dans le monde profane, pour telle ou telle raison, se trouve entravé.

Le baptême est souvent qualifié de renaissance ou de naissance spirituelle. Il constitue le pacte par lequel un homme décide de rejoindre la communauté du Christ. Il s'agit tout simplement de passer un pacte avec Dieu : c'est le rite qui va supplanter le "Brit Milah" des juifs et signe donc l'abandon de la circoncision.

Mais signer avec Dieu, c'est renoncer au mal : l'eau s'assume ici comme symbole maternel certes (d'où l'idée de naissance) mais aussi comme élément purificateur. Il s'agit de laver l'homme de ses péchés, du mal qui l'habite. D'ailleurs, chez les orthodoxes, le baptême possède la forme d'un exorcisme.

Et c'est sans doute là la force du christianisme, quoi qu'on en dise, d'affirmer l'existence du mal sur Terre. C'est là l'un de ses traits essentiels. Satan existe et Dieu est ce qui nous en protège. Point. De fait, ne pas croire en Satan,  de croire simplement en Dieu, c'est être "un mauvais chrétien" : on ne saisit pas la spécificité du christianisme qui réside dans l'abjuration au mal et dont tous les concepts fondamentaux (pour le christianisme) découlent : rédemption, conversion, résurrection, grâce etc.

Le baptême est un rite de passage. Il exprime le cheminement du domaine de Satan à la maison de Dieu.

Comme les grecs, double fécondation : géniteur terrestre et divin

Comme les grecs, double fécondation : géniteur terrestre et divin

Et ceux qui n'ont été baptisés ? Et bien l'Enfer ! Très justement, j'entendais sur une émission de France culture - culture d'Islam - Gérard Haddad dire que l'on ne peut pas demander à un fidèle d'être respecteux des autres religions. Il ne peut être respectueux qu'envers les croyants de ces autres religions et non dans les dogmes "adverses", toujours en opposition avec notre système de représentation. De ce point de vue, ils sont nécessairement dans le faux. Pour les chrétiens, lorsqu'ils mourront, les musulmans et les juifs iront en enfer. Et de leur point de vue, il en est de même ! Pas besoin de s'égorger les uns les autres donc, la cohabitation, sous un latent mépris, reste  possible.

Problème : et lorsque ce sont nos enfants qui meurent, des enfants qui n'ont pas encore été baptisés ! ? Et bien l'Enfer ! Conséquence implacable. Pas de rites funéraires pour ceux-là, ils sont damnés.

Nous avons donc deux tendances qui semblent contradictoires: d'un côté Dieu a souhaité que la femme enfante, qu'un être parvienne à la vie. De l'autre, Dieu n'a pas voulu de lui en sa communauté puisqu'il n' a pas souscrit au pacte. Résolution : le mal existe, la chair est faible, l'humain peut se détourner de Dieu. C'est la liberté. Le baptème, à l'origine,  répond d'un choix, d'une volonté libre.

Mouais, la pilule (si je puis dire) est difficile à avaler pour les proches du décédé : en effet, l'opprobre fond alors sur eux. En quoi cet être qu'ils ont aimé fut-il un démon ? Admettre qu'il le fut, ne serait-il pas admettre leur complicité au mal ?

La contradiction atteindra son apogée au XIIIème siècle avec l'accroissement des décès de nouveaux-nés. Mais il était impossible à l'Eglise d'abandonner cette idée de damnation pour les non-baptisés. Aussi la réponse fut simple : il faut désormais généralisé le baptême pour les jeunes enfants, les baptiser dès que possible. Le parrain pourra prendre décision provisoirement pour eux, il s'agira de confimer le tout plus tard par l'enfant à travers un rite de rattrappage : ce sera la confirmation.

"Alors je vous explique, ce n'est pas exactement l'enfer, c'est un peu plus cocace"

"Alors je vous explique, ce n'est pas exactement l'enfer, c'est un peu plus cocace"

Du XIII ème siècle à 2007, dans les faits, les choses furent très claires. Aussi bien dans les mentalités que dans les pratiques un enfant mort pré-baptême allait dans les limbes, cette partie périphérique de l'enfer où la douleur est absente. On consolait les consicences en avançant que s'il restait loin de la vision de la béatitude, l'enfant, parce que coupable du seul péché originel, se voyait épargner les châtiments de l'enfer. Sophisme indécent et fondamentalement blasphématoire : dans la logique chrétienne ne vaut-il pas mieux souffrir l'enfer plutôt qu'être séparé de Dieu ?

Dans le droit les choses sont pourtant obscures. Jamais l'Eglise ne reconnut officiellement l'existence des limbes au contraire du purgatoire.

"Moi St-Augustin, je jure sur la tête de mon père Adam que le péché originel est un bien héréditaire."

"Moi St-Augustin, je jure sur la tête de mon père Adam que le péché originel est un bien héréditaire."

A y regarder de plus près, l'histoire du christianisme est peut-être celle de ses mésinterprétations. Mésinterprétation fondamentale puisque message, il n'y a peut-être pas. Mésinterpréation de St-Paul sur le désir et le corps. Mésinterprétation de St-Augustin sur le mal et la faute originelle. Les différénts schisme qui ont déchiré et constitué le catholicisme sont autant de tentatives pour corriger ces erreurs. Vaines tentatives...

Pour François Brune, la notion de péché originel en jeu dans le catholicisme provient d'une lecture déficiente de St-Augustin. Celui-ci se serait appuyer sur un exemplaire lacunaire et erroné de la Vulgate. Le péché dont rendait compte la bible correspondait à la mort. St-Augustin fera du péché une source naturelle de cruauté en l'homme, un mal radical pour reprendre Kant.

C'est parce que le péché commis par Adam se transmet à chacun des fruits de sa descendance que le baptême est un rite nécessaire : il permet de laver l'homme du péché originel. En affirmant la prédestiantion du salut, le protestantisme mettra à mal l'autorité des clercs et  rendra caduque la lithurgie catholique mais il ne fera finalement qu'amplifier cette doctrine du péché originel : le fidèle pourra chercher des preuves de son salut dans l'existence car seule sa conduite pourra l'assurer de la rédemption. Le péché originel s'assume donc comme la pièce centrale de la doctrine chrétienne.

Des bébés, je vois des bébés !

Des bébés, je vois des bébés !

Lorsque des croyants prennent position contre l'avortement en arguant qu'elle est sacrée, qu'elle est le bien de Dieu, ne s'aventurent-ils pas justement sur la voie du péché ? D'un péché inégalable, du plus grand péché qu'il puisse être : la négation radicale et complète du péché originel.

Venons-en au coeur du sujet :

Si l'on considère l'oeuf, l'embryon, le foetus comme porteurs de la vie, alors il semblerait normal pour tout chrétien de s'opposer à l'avortement. D'une part parce que le dogme commande à l'homme de ne pas tuer, ensuite parce que cela serait détruire l'oeuvre de Dieu.

Il est toutefois possible de montrer que ces deux arguments (qui n'en sont finalement qu'un seul !) aussi évidents semblent-ils, posent problème :

1) Pour le premier point, il faudrait d'abord avancer un argument factuel : que la plupart des chrétiens qui s'insurgent contre l'avortement ne le font nullement contre d'autres types de morts injustes. Cela ne les dérange pas de rentrer dans l'armée et certains peuvent être pour la peine de mort. Dans les faits, les chrétiens ne luttent guère contre le meutre. Mais cet argument reposant sur la nature faible et mauvaise de l'homme semble de lui-même se dissoudre.

Viendrait ensuite l'argument du vivant : l'homme ne peut pas vivre sans tuer des êtres vivants, cet appel au non meurtre reste relatif à l'homme. Ce qui implique de considérer le foetus comme un humain à part entière.

De là, l'argument du prochain : l'embryon est toujours aux yeux de l'homme un organe parce qu'il en a l'apparence. Il m'apparaît comme une partie d'un être qui est une femme et qui, elle, pour le coup m'apparaît comme mon prochain. Je ne suis soumis au commandement que pour quelque chose que j'estime être humain, c'est-à-dire semblable à moi, or ce n'est nullement le cas de l'embryon. Je peux certes le concevoir comme un humain en puissance, en devenir ou même un humain présentement mais sous une autre forme, mais cela en utilisant le savoir scientifique qui en même temps laisse entendre que l'embryon n'a pas encore de sensibilité et donc pas de conscience.

C'est d'ailleurs ce dont quoi témoigne l'histoire : les grecs anciens et l'Ancien Testament ne vivent nullement l'avortement comme un meurtre. C'est le progrès à l'âge moderne de la science qui a contaminé la pensée chrétienne. On voit que la comparaison de l'avortement au crime de sang demeure ultra problématique. Plus encore (et c'est là où je souhaite en venir), cette accusation apparaît comme le fruit d'un dénaturement du dogme chrétien par la modernité.

 

La femme dispose-t-elle de ce qui apparaît en elle ? Le foetus est-il un bout de femme ? Suspense !

La femme dispose-t-elle de ce qui apparaît en elle ? Le foetus est-il un bout de femme ? Suspense !

2) Avorter serait piller l'oeuvre de Dieu. En effet, pour la doctrine officilelle (dogme catholique) au moment de la conception Dieu fabrique l'âme de l'être en gestation. Il y a pénétration de l'âme et du corps à un moment donné. Ce moment a fait débat : Pour st-Augustin l'animation a lieu à la première respiration de l'enfant. Il est en cela fidèle à la conception antique qui voulait voir en l'acte de la respiration l'effet de l'âme. Arrivé au XIIIème siècle, St- Thomas défendit la théorie de l'animation médiate, l'âme rentre dans son corps à la moitié de la grossesse. Enfin à partir de la fin du XVIème siècle, la théorie de l'animation immédiate triomphe : l'âme est présente dès la conception.

De ce point découlerait l'idée que la vie est sacrée. Or, c'est là ce nous attaquons : affirmer que la vie serait sacrée est un abus de langage, du moins pour un chrétien ! Le sacré est ce qui montre ou présentifie le divin. Il s'oppose au monde et aux choses ordinaires. La vie serait sacrée parce qu'elle serait le produit du travail de Dieu. Plus encore, parce qu'elle serait son bien. L'âme humaine serait le bien de Dieu, en avortant nous serions en train de le spolier.

Cette conception est vériatblement anti-chrétienne, elle est même "satanique" dans une certaine mesure. La vie n'est pas sacrée, l'âme n'appartient pas à Dieu, et nous ne le volons pas lorsque nous avortons.

 

Limbo, un jeu qui encule la Commission théologique internationale du Vatican 2007 !

Limbo, un jeu qui encule la Commission théologique internationale du Vatican 2007 !

Dieu, pour le catholisme, cède les âmes qu'il a créées : elles s'aliènent alors dans le monde et donnent vie aux hommes que nous sommes. Nous demeurons séparés de Dieu. De là, nous vient notre libre arbitre. Rien n'engage à ce que Dieu nous récupère un jour, et il est fort probable que nous chutions en Enfer. Nous serions perdus. Ce qui veut aussi dire que Dieu nous aurait définitivement perdu.

Ainsi, l'existence humaine, du point du dogme catholique, peut très bien être perçue comme un jeu divin. Dieu passe son temps à semer ses âmes et à en récolter quelques unes. La métaphore la plus percutante reste celle du capitaliste. De la même manière que le spéculateur achète des parts, prend le risque d'investir dans des actions pour en retirer plus tard un profit, Dieu aliène ses âmes pour en retirer lui aussi un profit  : le retour des âmes fidèles à sa parole et son triomphe sur Terre. C'est la Résurrection du Christ à la fin des temps.

C'est parce qu'il y a péché originel que Dieu n'est pas garanti d'avoir tout son gain. C'est aussi pour cela qu'il peut gagner. C'est donc en raison de cette faute que parler d'une sacralité de la vie reste excessif.

Il est notable que dans le protestantisme, le jeu est biaisé: le seigneur connaît à l'avance ses gains et ses pertes. Cela ne change pourtant rien à cette nécessité pour le très-haut de passer par le jeu pour obtenir ce qu'il souhaite.

 

l'avortement un combat.

l'avortement un combat.

A mesure que les mouvements chrétiens s'enveniment contre la pratique de l'IVG et cèdent à l'aversion paulienne de la chair (par laquelle la sexiualité se voit réduite à sa fonction reproductive), s'efface étrangement l'humilité prescrite par le dogme du péché originel. Ce qui pourrait passer pour progressisme, ce mouvement qui, de Vatican II à la Commission théologique internationale du Vatican de 2007 (Benoît XVI), tend à universaliser le salut humain en contre-partie porte inévitablement atteinte à cette idée de faute originelle.

Cette violence des chrétiens contre l'avortement ne relèverait donc pas tant d'une extension invétérée de l'amour du prochain sur l'embryon, mais d'un processus d' "innocentement" du vivant et d'oubli du mal inhérent à la chair. Il s'agit d'une cause structurelle, une cause qui touche au fondement même de la foi. Ce n'est pas parce que l'on tue que le chrétien se révolte contrairement à ce qu'il dit ou ce qu'il croit, mais bien parce qu'en empêcherait la vie de se donner, en entraverait Dieu dans sa fonction spéculatrice.  Le jeu ne se ferait plus. Il s'agirait alors de comprendre le dogme chrétien  comme le travail du fidèle pour procurer de la jouissance au dieu, travail assimilable à la réalisation par le masochiste de son fantasme.

D'un autre côté, cette violence se voit libérée de toute entrave. Le péché originel s'éloignant de l'espace mental du fidèle, celui-ci vit de plus en plus le paradis comme un acquis quasiment démocratisé. Dieu ne perdrait alors plus d'âme, Dieu enfin tout puissant...

Publié dans philo, zeitgeist

Commenter cet article

xx 10/02/2016 14:32

Thèse intéressante et en accord avec mes idées, cependant veillez à relire votre texte ; certaines phrases n'ont pas de sens et perturbent la lecture par des oublis de mots.

MrChatNoir 11/02/2016 11:19

Voilà j'ai rectifié les coquilles. Il est vrai que je suis trop peu soucieux du confort de mes lecteurs, lançant les articles sans les relire.