Les Boucs émissaires d'aujourd'hui (1) : Internet

Publié le par MrChatNoir

Allez la rentrée débute chaudement. Nouvelle rubrique donc - annoncée d'ailleurs depuis longtemps - les boucs émissaires d'aujourd'hui. Quelles sont les secrètes victimes qui permettent d'exorciser les démons de notre monde ? Époque tourmentée oblige, nombreuses sont les candidates. La première, actuellement sous les feux des projecteurs, demeure aussi la plus ambivalente. Il s'agit d'Internet

Internet c'est le mal

Internet c'est le mal

Cette rubrique est née du constat que nos élites ne sont plus moteur de la société. Ce ne sont plus réellement eelles qui font tourner la roue. Par définition, elles gardent le pouvoir, certes. Mais elles ne produisent gère plus la réalité. Elles se contentent d'en récolter les bienfaits, satisfaisant avec la plus grande ostentation à la fonction hégélienne du maître: être enfin un pur jouisseur ! Conséquence, ça ne pense plus ! Autant dire que le discours dominant tourne en rond. ça ronronne, on répète les mêmes conneries à longueur de temps.Et ça marche, enfin.... En partie.

Car de fait, à refuser de penser, on est à côté de la plaque. Et c'est bien ce qu'épingle cette rubrique : les faux coupables que notre époque a sélectionné pour éviter de toucher aux véritables causes, responsables du malaise de notre société. Le bouc émissaire fait écran et masque les contradictions : il polarise sur lui la haine, galvodant ainsi le triste espoir qu'avec sa disparition s'effaceront tout en même temps les maux dont il serait le père.

Face à ces objets d'aversion, sont érigés  des idéaux tout aussi artificiels et illusoires : ce sont les idoles de notre temps, autre rubrique corrélative à celle-ci.

 

Internet c'est dangereux

Internet c'est dangereux

Il peut toutefois paraître étonnant de commencer cette rubrique par l' "Internet". Nos pouvoirs ne reposent-ils pas sur lui ? Aujourd'hui, les transaction bourcières s'effectuent en quelques millièmes de seconde par lui. Il a su étendre les possibilités commerciales à leur paroxysme si bien qu'en un sens nous pourrions affirmer qu'il accomplit la voie libérale de nos sociétés modernes.

Ou disons un certain Internet. L'Internet transparent et asymétrique. ,Celui de Facebook ou de Google, celui d'Amazon ou de Netflix. Un Internet où il y a un maître et des esclaves: une instance active qui ordonne et surveille le transfert et des réceptacles, cibles passives, qui n'ont qu'à profiter du contenu offert. Bref, un Internet où la marchandise, c'est vous.

Donc Internet c'est bien. D'ailleurs, on fait tout pour étendre les réseaux. On a pas avancé d'un pour ce pour ce qui concerne une production agricole respecteuse de l'environnement, on chie sur le droit du travail, mais par contre tout le monde à la 4G ! Là dessus pas de problème.

Internet c'est un aller simple pour l'Enfer

Internet c'est un aller simple pour l'Enfer

Pourtant, il y en a de problème et un gros. C'est ue cette conception de la toile n'est justement pas adéquate : Internet n'est pas un réseau ordonné et n'est surtout pas asymétrique. Internet ce sont des données qui s'échangent perpétuellement et continuellement de manière anarchiques. C'est la tentative complètement folle de mettre en pratqiue la théorie du chaos. Et c'est parce que le web est anarchique que l'on peut faire tout ce que l'on fait actuellement et bien plus.

Il n'est absolument pas réductible au rêve matelassé de nos chers dirigeants.

Internet c'est le vice

Internet c'est le vice

 

 

Sauf que nos élites - comme je l'ai déjà dit - sont à côté de la plaque. Ou peut être qu'elles sont assez intelligentes pour nous le faire croire. Après tout, si Internet consiste en des données qui s'échangent infiniment et continuellement alors il est une menace directe pour notre monde. Ne fait-il pas apparaître quelque chose de nouveau, de radicalement étranger. Ou plutôt un spectre que 200 ans de bourgeoisie avait travaillé à exorciser si bien que même le droit s'en trouvait incapable de le concevoir : l'idée d'un don véritablement don,  d'un don gratuit.

Le pléonasme peut prêter à sourire mais la gratuité a quitté notre monde depuis bien longtemps. On le sait l'école laïque et obligatoire pour tous n'est plus gratuite (l'a-t-elle été?) puisqu'elle est devenue la prostituée de tout un marché  "du parfait petit écolier". Je ne vous parle guère des hautes études, devenant inabordables pour les classes populaires. Le droit de circuler librement devient de plus en plus asservi à la taxation et autres droits féodaux déguisés. L'humanitaire n'est lui-même devenu qu'un énorme buisiness

Ce ne sont là que quelques exemples. notre vie se révèle un enfer où le moindre pas se doit de répondre à rétribution : transports en commun, logement, accès à l'éducation, à la communication, satisfaction des besoins les plus primaires, péages, tout y soumis au règne de l'argent.

Nos sociétés bourgeoises ont oeuvré à l'éradication de ces espaces de gratuité, si maigres furent-ils, à l'aube du XIXème siècle. Car, si certes le gros de l'Occident s'apprête à sortir de l'économie de subsistance, les progrès techniques et scientifiques couplés à la révolution politique laissent entrevoir la possibilité d'un affranchissement de l'homme sur les contraintes matérielles et financières.

Tout le paradoxe du libéralisme, c'est d'avoir établi au nom de cet affranchissement, de nouvelles contraintes.

Et si c'était cela l'Internet ?

Et si c'était cela l'Internet ?

De cet effacement est né le grand a priori de notre temps : l'échange humain est intéressé et donc toujours réciproque. C'est sur ce principe que repose la science économique. A sa botte, les autres disciplines ne tarderont pas à épouser son modèle: un Mauss généralisera l'idée que le don n'a de sens qu'en raison d'un contre-don. Il faudra tout le génie et la transgression d'un Bataille pour restaurer la représentation d'un don absolument don, d'un don qui échappe au régime du don / contre-don.

Internet n'est-il pas au fond ce portail vers l'au-delà, voie sacrée qui rappelle à nous le spectre de notre modernité, la gratuité ? Avec lui s'avance en effet, une nouvelle forme d'économie, celle du partage, dite économie collaborative. Une économie qui brise l'assymétrie si chère à nos sociétés entre le vendeur et l'acheteur. En terme marxiste, un mode d'échange qui potentiellement met à mal le monopole des moyens de production.

C'est cet Internet (plus) égalitaire qui représente la véritable menace pour nos dirigeants. De fait, le conseil constitutionnel n'a étrangement pas fait son travail et invalidé le projet de loi renseignement, alors que de toute évidence, il s'asseyait sur la plupart des droits fondamentaux de notre constitution. Loin de limiter,ce projet, les rares restrictions imposées auraient même permis au gouvernement de fignoler quelques points de leur nouvelle arme, notamment en ce qui concerne la surveillance internationale.

Coucou, qui est là ?

Coucou, qui est là ?

Ce n'est peut-être pas nous que le PLR cherche tant à surveiller que l'Internet finalement. Ou disons que c'est nous dans la mesure justement ou nous serions cet Internet. Il était impossible pour nos Etats modernes de diaboliser de manière abrute et totale Internet tant nos économies reposent sur lui. Il fallait donc parvenir à le contrôler, décider d'une norme entre le bon usage et le mauvais.

On va donc prêter une nature schizoïde au Web. Il s'agit de lui créer un double, une part de lui-même obscure et non essentielle. Ce sera le Darknet.

Le Darknet, un concept de surfers ?

Le Darknet, un concept de surfers ?

Le darknet concrétise ce que nous pourrions appeler un concept idéologique. Il est une chimère, une illusion qui sert à modeler la réalité selon la volonté d'un pouvoir dominant. En effet, ce qui est nommé darknet, c'est tout simplement ce qui n'est pas le web.2.0 : facebook, youtube, twitter, un moteur de recherche, vos sites de presse ou pornos favoris, bref tout ce que vous faites lorsque vous vous servez de votre navigateur web traditionnel. Mais vous n'avez alors accès qu'à une partie restreinte - c'est un euphémisme - des données numériques échangées qui composent  Internet. Le Web 2.0 est un réseau aménagé pour le grand public, une simplification qui le rend accessible. La contrepartie réside en ce que cet usage demeure fondamentalement superficiel : on se contente de surfer sur l'Océan qu'est la toile (voir le schéma ci-dessus, le darknet est généralement confondu avec le deepweb).

Les pouvoirs nomment frauduleusement Darknet cette (grande) partie peu accessible et  difficilement contrôlable, qui n'est pourtant que le corps du Net lui-même. La stratégie de nos dirigeants consiste à faire d'Internet une sorte de Janus Bifrons dont il faudrait obtenir l'hémiplégie du côté obscur.

Janus, le dieu du passage

Janus, le dieu du passage

Mais cette semi-diabolisation semble vaine. Tout d'abord parce que l'usage criminel du Darkweb reste plus fantasmé que réel. Ensuite parce que l'économie de partage ne se résume pas au peer-to-peer mais est elle même le fruit du WEB 2.0, de la bonne face donc. Le dernier à en pâtir après les taxis et les disquaires, ce sont les éditeurs. Un pamphlet du SNE intitulé la gratuité, c'est le vol met les points sur les i si je puis dire. Il s'agit pour l'indisutrie du livre de protéger ses intérêts en dépit du bien-être conjoint des lecteurs et auteurs. Plusieurs articles traitent pertinement du sujet ici et .

On comprend bien vite que nos bonnes vieilles maisons d'édition relèvent, elles aussi, de l'industrie culturelle et ne font que réagir avidement face à ce raz de marée qui vient secouer leur monopole de production. Elles savent donc elles aussi se montrer très bête. Cet article de l'Antre de Greg en gage.

l'économie du partage, une riche idée

l'économie du partage, une riche idée

Ce développement progressif de l'économie collaborative n'aura donc de cesse d'exacerber les mesures répressives contre la toile. Internet première victime de notre temps ? Drôle de victime que celle-là puisque hargneuse. Drôle de victime puisque réellement coupable de  transformer notre monde, celui-ci ne peut néanmoins le lui reprocher puisque reposant sur le principe de la modernisation et du progrès.

Face à ce dilemne, la peur a eu raison des contradictions. La menace du terrorisme a emporté les scrupules et les questionnements. Criminalisé, le Web devient un outil dangereux qu'il faut limiter et surveiller. Finalement, Internet Bouc émissaire de notre temps. Mais un bouc émissaire des plus éphémères, puisque, plus qu'aucun autre, objet de la lutte qui oppose les élites aux classes moyennes. Et à ce petit jeu de la lutte des classes, ces premiers regardent définitivement dans le mauvais sens. C'est de ce combat dont parle l'excellent article de Laurent Chemla sur la fracture temporelle.

Les Boucs émissaires d'aujourd'hui (1) : Internet
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